Pour une première culture littéraire et artistique à l’école primaire : chercheurs, écrivains, praticiens s’interrogent et s’engagent. Pourquoi « la littérature dès l’alphabet » ?
Pointer les enjeux de l’initiation à la littérature dès le plus jeune âge, proposer des pistes pour réfléchir et agir, tel est le propos de ce livre collectif dirigé par Henriette Zoughebi (*), qui le présente aux lecteurs de l’Humanité.
Depuis la rentrée 2002, la construction d’une première culture littéraire et artistique est inscrite dans les programmes de l’école élémentaire élaborés sous le précédent gouvernement. Cela implique par exemple au cycle 3 (dernières années de primaire) de lire 10 livres par an, non pas des photocopies ou des extraits mais des ouvres complètes. Il s’agit d’une immense ambition. Cela peut paraître paradoxal alors qu’un pourcentage non négligeable d’élèves maîtrisent encore mal la lecture et l’écriture à l’entrée de la sixième (de 15 % à 35 %, selon les différentes évaluations sur lesquelles il conviendrait de revenir). Certains enseignants et parents s’interrogent sur le sens de cette démarche : ne devrait-on pas adapter la complexité des lectures au niveau des élèves et laisser la littérature, forme quelque peu savante, pour le collège et le lycée ? D’autres réduisent l’objectif en disant » peu importe ce qu’ils lisent, pourvu qu’ils lisent « , le livre étant alors considéré comme un support de lecture simplement plus ludique que le manuel.
Aujourd’hui, les conditions de mise en place des nouveaux programmes sont difficiles, aucun crédit spécifique n’ayant été attribué au niveau national pour l’achat des livres, alors qu’il est de tradition qu’une mesure nouvelle soit accompagnée de crédits d’État. Pourtant on constate, quelles que soient les inégalités sur le terrain, un véritable appétit des enseignants pour découvrir les livres, réfléchir aux implications pédagogiques, et s’engager dans cette mission nouvelle. Je suis impressionnée par la qualité des questions, des propositions, faites par les milliers d’enseignants que j’ai rencontrés depuis le début de l’année scolaire. D’ailleurs, cette introduction officielle de la littérature à l’école élémentaire a été rendue possible grâce aux expérimentations, aux démarches pédagogiques innovantes d’enseignants aussi bien en ZEP qu’en zone rurale ou en centre-ville. Les 900 000 euros dégagés pour l’ouvrage de Luc Ferry, ministre de l’Éducation nationale, montrent bien qu’il est possible de trouver de l’argent dès lors qu’on le décide, même pour des livres ! La littérature à l’école témoigne d’une réelle ambition culturelle et démocratique. Il s’agit à la fois d’un choix de contenu exigeant pour l’enseignement et d’une conception de l’éducation où s’allient liberté, dialogue, créativité et culture commune.
Dans l’ouvrage collectif la Littérature dès l’alphabet, nous (1) avons essayé de développer les enjeux que représente cette initiation à la littérature dès le plus jeune âge, des points de vue à la fois de l’école, de la société, du rapport à la culture et à la langue. La pluralité des points de vue (écrivains, psychanalystes, chercheurs) permet à chacun, parents, enseignants, professionnels du livre et de l’enfance, de s’interroger sur ce que la littérature apporte aux enfants comme à tout autre, et sur les modifications que son introduction à l’école est susceptible d’apporter dans le rapport enseignant-enseigné, mais aussi dans les familles. Chacun trouvera aussi des pistes pour accompagner les enfants et l’école dans cette aventure nouvelle.
Le contexte actuel rend d’autant plus nécessaire le débat autour de la place de la littérature dans les nouveaux programmes que le ministre de l’Éducation nationale, sans la remettre en cause, inscrit toute sa réflexion dans une idéologie résolument rétrograde. Selon lui, » l’apprentissage de la langue pâtissait du désamour de nos sociétés envers les traditions, qui s’imposent à l’individu et s’opposent à notre goût pour l’innovation et la créativité « . Par ailleurs, il considère que » placer l’élève au centre du système éducatif est démagogique « . Ces deux affirmations posent problème pour qui veut promouvoir la littérature à l’école. En effet, l’enseignement de la littérature suppose un dépassement de la contradiction apparente entre tradition et innovation. Il nécessite un rapport vivant au patrimoine, toujours lu au présent, comme à la modernité, nourrie des ouvres du passé. La littérature, la poésie, portent ce rapport dialectique à la langue, ce voyage dans le temps et l’espace, qu’évoque ainsi le poète Jacques Roubaud : » La poésie met en mémoire la langue, son passé, ses formes, anticipe sur son avenir, explore ses possibilités. Elle conserve des mots, elle en invente » (2).
Placer l’enfant au centre du système éducatif ne signifie pas renoncer à la nécessité de l’instruire pour ne célébrer que la spontanéité, mais considérer que l’enfant est un sujet à part entière et qu’il est acteur de la construction de ses savoirs. Ceci correspond à ce que la psychologie, les sciences de l’éducation nous ont appris au XXe siècle. La lecture de littérature, dans la mesure où elle permet à la sensibilité, à l’émotion, de s’exprimer, et où elle mobilise les facultés d’imagination, favorise l’investissement personnel de l’enfant et sa reconnaissance comme sujet. Ainsi, en classe, dans les débats sur les interprétations d’une ouvre littéraire, il y a une relation vraie de coopération des enfants entre eux et avec le maître pour explorer les possibles du texte, car une ouvre forte ne propose pas qu’un seul sens. L’enseignant n’est donc pas en situation d’attendre la bonne réponse. La littérature peut donc contribuer à changer l’école en changeant le regard porté sur l’enfant. » Il n’y a rien de tel que d’allécher l’appétit et l’affection, écrit Montaigne, autrement on ne fait que des ânes chargés de livres. On leur donne à coups de fouet en garde leurs pochettes pleines de science, laquelle, pour bien faire, il ne faut pas seulement loger chez soi mais épouser » (3).
Ainsi l’introduction de la littérature dans les nouveaux programmes de l’école élémentaire relève d’un choix sociétal fort, mais avant toute chose elle est de nature à faire sens pour l’enfant en train de construire ses apprentissages. Apprendre à lire de façon courante constitue un effort considérable, il est essentiel que l’enfant puisse imaginer à » quels mondes merveilleux » la lecture va lui donner accès, comme l’a écrit Bruno Bettelheim. Ce qu’exprime aussi Pierre Bergounioux : » À côté de la sphère du sens commun, du commentaire hâtif, approximatif dont la lueur incertaine guide nos pas sur le chemin de chaque jour, il existe des versions approchées, amples, inouïes, étincelantes de notre expérience, celles que la littérature, et elle seule, est susceptible d’en donner. C’est là, et nulle part ailleurs, que nous pouvons découvrir le sens de l’affaire à laquelle nous nous trouvons mêlés et qui tend à nous échapper parce que nous n’avons pas la force ou simplement le temps. Qui n’a pas accès aujourd’hui à la littérature est, à son insu, frappé d’infirmité, cette part de lui-même qui a nom discernement, liberté, enfouie aux oubliettes, absentée. Le papier, lire, étudier ne sont pas des fins en soi mais des moyens, l’équivalent, dans l’ordre qui est le nôtre, de la griffe du chat, des ailes de l’oiseau. Nous sommes des êtres de langage à qui se pose d’entrée de jeu et jusqu’au bout la question de leur sens » (4).
La question du choix des livres prend toute son importance dans ce contexte et avec une telle ambition. En effet, les plus de 8 000 titres publiés chaque année en collection jeunesse ne correspondent pas tous à une nécessité pour leur auteur, bien des livres n’existent que pour remplir les mètres linéaires des rayons de librairie, en particulier ceux des grandes surfaces. Voilà pourquoi, pour aider les maîtres polyvalents dans leurs missions, une liste de 180 titres pour le cycle 3 a été publiée dans le document d’accompagnement des programmes.
À travers le choix de livres, l’école doit se poser la question de la culture commune des écoliers. Actuellement, elle est beaucoup plus alimentée par les propositions du marché, par la culture des marques et par Star Academy que par les contes de mon enfance. Il y a donc urgence à créer cette familiarité avec le patrimoine culturel. Alors que les enfants ont pu assister en direct à la guerre en Irak, voir les atrocités commises, les Aventures de Sindbad le marin, qui participent à la fois du monde des Mille et une nuits et se situent dans la continuité des voyages d’Ulysse, donnent à rêver ce que fut Bagdad pour le monde arabe et pour la civilisation universelle. Par ailleurs, la découverte de la littérature contemporaine, en particulier des ouvres fortes éditées en collections jeunesse comme l’Arbre sans fin, de Claude Ponti, Verte, de Marie Desplechin, et beaucoup d’autres encore, permet incontestablement un rapport vif à la langue, au monde, dans les bouleversements qui le caractérisent.
» Dans cette famille planétaire où il y a des gens célèbres et des méconnus, des grands et des petits maîtres, des fleuves et des ruisseaux, des sommets et des collines, nous sommes attendus. Personnellement. Par ce que l’un appelle les amis inconnus, un autre les alliés substantiels. Ce n’est pas un moindre miracle de songer que la littérature, qui est pour tous, n’existe que pour chacun. C’est le contraire de l’information qui délivre à travers la télévision, la radio, Internet, le même message à tous. Les livres, jamais. Chacun y trouve la voix qui s’adresse à sa part irréductible. Chacun y trouve ce dont il a besoin en secret. Nous n’avons pas les mêmes besoins. Nous n’aimons pas de la même façon. La seule condition pour entrer dans la famille aux yeux de laquelle nous ne jouissons d’aucun privilège de naissance, de beauté, de santé, ou de fortune, est de la connaître. Le plus rapidement possible. C’est pourquoi l’entrée de la littérature à l’école élémentaire est une si bonne nouvelle » (5).
Henriette Zoughebi
La Littérature dès l’alphabet, ouvrage collectif dirigé par Henriette Zoughebi. Éditions Gallimard » Jeunesse « , 256 pages, 17,50 euros.
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(1) Florence Delay (de l’Académie française), Michel Chaillou, Pierre Bergounioux, Jacques Roubaud, Jacques Lacarrière, Philippe Delerm, François Place, Jean-Pierre Siméon, Philip Pullman, Maurice Yendt.
(2) Jacques Roubaud, » Poésie, cette fourmi de dix-huit mètres « , in la Littérature dès l’alphabet, op. cit.
(3) Michel de Montaigne, De l’institution des enfants (1580). Éditions Mille et une nuits.
(4) Pierre Bergounioux, » Comme des petits poissons « , in la Littérature dès l’alphabet, op. cit.
(5) Florence Delay, » la littérature ou l’égalité « , in la Littérature dès l’alphabet, op. cit.
(*) Henriette Zoughebi, conseillère pour le livre et la littérature du ministre de l’Éducation nationale, Jack Lang, a participé à l’élaboration des nouveaux programmes de l’école primaire et a animé la commission de sélection des ouvrages de littérature pour une première culture littéraire et artistique au cycle 3. Elle est actuellement chargée de la littérature à la mission Arts et culture.
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Paru dans : http://www.humanite.fr/2003-04-24_Cultures_-Pour-une-premiere-culture-litteraire-et-artistique-a-l-ecole















