Il n’y a pas que la soupe qui fait grandir !

Lire, c’est vivre, c’est libre

Partis de la conviction que culture et liberté riment ensemble depuis la première enfance les édiles de Montreuil et de Seine-Saint-Denis ont réussi à populariser le plus grand festival de lecture des jeunes

DES yeux d’enfants penchés sur un livre, cela n’est pas qu’une image douce de l’album de famille, un cliché attendri par nos chères têtes blondes (et brunes et rousses). Quitte à radoter, on ne se lassera pas de prouver par A plus B que la lecture reste le medium majeur de l’épanouissement culturel de l’homme. Et qu’est-ce qu’un homme, sinon un ancien enfant ?

Ne craignons pas non plus de seriner cette lapalissade. L’éveil intellectuel de notre espèce se lève tôt. Si tôt, que le corps suit de loin l’essor de l’esprit. Si tôt, qu’il est prouvé que l’avenir culturel (donc professionnel) de notre espèce est quasiment scellé avant l’âge de dix ans ! C’est dire la rôle capital du livre dans la formation de l’intelligence, l’acquisition d’atouts essentiels, bref l’apprentissage de la vie par les très jeunes. C’est dire, a contrario, la redoutable responsabilité des institutions tutrices de cette jeunesse : la famille et l’école. Qu’elles faillissent dans leur mission et ce sont des existences entières handicapées, des intelligences en jachère. Et lorsque, pour aggraver le cas, l’abrutissement programmé par la télévision envahit le créneau abandonné par les précepteurs naturels (papa-maman) et sociaux (l’instituteur-trice), les dégâts sont incommensurables. Que faire ?

Passons vite sur les alibis de la parentèle et des enseignants. Lequel de nos lecteurs peut ignorer les problèmes des premiers : travail, transports, fatigue, toute la vraie vie consumée au profit des profiteurs ; des seconds : classes surchargées, formation déficiente, locaux sordides et moyens éducatifs nuls. Qui dirait le contraire ?

Il ne faut pas baisser les bras. Le Salon de livre de la jeunesse de Montreuil brandit depuis 1985 le flambeau d’une résistance têtue à l’ignorance organisée par la société capitaliste à deux vitesses. Les rejetons de l’intelligentsia peuvent toujours s’imbiber du bain culturel familial. Les laissés-pour-compte des HLM de banlieue n’ont plus qu’à mendier les miettes d’une école publique à l’abandon et inapte à endiguer la dérive d’une société en état de totale déculturation. Ainsi se leva, en banlieue justement – et communiste, comme par hasard – l’utopie d’une fête autour du livre pour enfants. « A Montreuil ! », s’écria épouvanté le Syndicat français des éditeurs lorsque, il y a six ans, la cité dirigée par le maire Jean-Pierre Brard, épaulée par le conseil général de Seine-Saint-Denis (présidé par Georges Valbon), lança l’idée. Et pourquoi pas sur la lune ?, s’offusquèrent les pontes parisiens de la littérature enfantine. Montreuil passa outre. Henriette Zoughebi, directrice, jeune femme pétrie dans l’énergie même, se mit aux fourneaux. Soutenue à fond la caisse (qui est aussi de nerf de la guerre) par les édiles municipaux et départementaux (1), elle et son équipe – du genre à ressusciter les morts à force de conviction – posent la première pierre de l’édifice. De fait, il est de toile. En forme de chapiteau planté à l’ombre de l’hôtel de ville, au sortir de la station de métro Mairie de Montreuil. La première édition fut âpre à mettre sur pied. La Farandole – Messidor se rallia en tête au drapeau de cette bataille. D’autres aussi, tel Nathan, mais avec des pincettes. Montreuil…

Ce matin s’ouvre le plus grand – et désormais le plus notoire – Salon du livre de jeunesse de France, d’Europe, du monde (on n’exagère pas, chiffres à l’appui). Où çà ? Je vous le donne en mille : à Montreuil ! De ce jour jusqu’à lundi soir 3 décembre (2), la plus dense rencontre entre éditeurs, auteurs et lecteurs de littérature enfantine et adolescente installe ses pénates sur une surface de 6.000 m² (au lieu de 4.500 m² en 1989). L’espace vital manqua presque l’an passé pour les 60.000 visiteurs de cette manifestation désormais considérée par les plus sceptiques comme exemplaire dans le genre. On s’attend ce week-end à l’invasion pacifique de presque cent mille pèlerins. La 6e version de l’entreprise montreuilloise a donc tourné à l’événement culturel. C’est justice.

Ce succès du Salon tient aux principes clairs et concrets qui l’inspirent. Ils sont originaux. Ils rechignent à l’esprit mercantile de foire, même si l’impact matériel de l’opération passe forcément par la vente (la période d’avant-cadeaux de fêtes n’est pas non plus pour rien dans l’affaire). En remontant dans l’estime des organisateurs, voici leurs premières motivations : grande fête publique, vitrine des productions pour la jeunesse, lieu professionnel d’échange et de réflexion, lancement de nouvelles collections, enfin et surtout rencontre avec le public, un public particulièrement spécifique. Public à facettes multiples puisque les parents sont, autant que leur marmaille, conviés à l’initiation… et, naturellement, à la dépense. Sauf qu’on ne convie pas ici le consommateur pour vider son porte-monnaie mais pour découvrir le champ immense d’une création artistique dans laquelle guider l’enfant, débrouiller des pistes dans l’infini des propositions faites à l’imaginaire. Ça n’est pas rien quand on va naviguer entre 500 collections proposées 110 éditeurs exposants, entre 450 auteurs et illustrateurs pourtant « distribués en seulement 500 points de vente dans toute la France, dont un seul en Seine-Saint-Denis ! », s’émeut Henriette Zoughebi. « Il est faux de dire, poursuit-elle, qu’il se produit un rejet de la lecture. En vérité, il existe un non-accès à la lecture. Quand il a la chance d’y accéder, l’enfant s’y retrouve avec lui-même, il ressent l’expérience de cet acte individuel, ce moment privilégié en tête-à-tête avec sa personnalité, ce moment fut-il long ou court. »

Cette rencontre fondamentale entre l’enfant et le livre ne s’opère pas par l’opération du Saint-Esprit. On ne draîne pas vers Montreuil par la corde les centaines d’instituteurs et professeurs venus de Paris, toutes banlieues et même du Nord, de Dordogne, d’Alsace ; on ne force pas plus de 20.000 gamins (au moins) en plonger corps et âme deux jours durant – ce jeudi et demain vendredi seront presque exclusivement réservés aux visites scolaires – dans une marée de mots et d’images. Si, depuis six ans, les intéressés en redemandent, c’est que le déplacement en vaut la peine et que le bouche-à-oreilles (la majorité de la presse s’est longtemps fait tirer l’oreille pour promotionner la chose, Montreuil-la-Rouge oblige…) a rameuté parents et bambins de tous les coins de l’Hexagone. Sans parler des artistes concernés hors de nos frontières pour qui le Salon de la jeunesse de Montreuil fait désormais figure, dans leur spécialité, de Cannes, Bourges ou Avignon.

La motivation des jeunes passe donc par une mise en scène du livre. Par la mise en place d’un espace ludique (cette fois dessiné par le scénographe Alain Batifoullier). Là s’insinuent, entre les mirobolants étalages, des « îlots de lecture » où se poseront, comme sur la branche d’un conte de fée ou d’un vrai premier roman, nos lecteurs en herbe. Cela dit, la vitrine débute pour les deux-quatre ans et ne se referme qu’à seize, ventilant ainsi tous les stades de l’évolution intellectuelle. « A huit-dix ans, affirme Henriette Zoughebi, on peut déjà donner à lire des romans écrits avec de rares illustrations. Avant, l’image domine, après l’image disparaît, laissant la liberté de l’imaginaire s’épanouir sans support visuel. En réalité, le progrès du lectorat jeune se fait par bond. Il faut inciter l’enfant à sauter. Ceux qui constatent l’échec hélas fréquent de la lecture chez les jeunes, ont finalement l’air de trouver cela normal, inévitable, et qu’il n’y a rien à faire. » Melle Zoughebi pense évidemment le contraire.

Cette année, son Salon se déploie sur le thème « Dans dix ans l’an 2000 ». Une porte ouverte à tout ce qui excite la génération des robots japonais et des feuilletons intergalactiques. Sauf, de bien entendu, qu’il s’agit ici de motiver les neurones de nos petits dans le sens contraire de l’aliénation à la pseudo-modernité vendue par les marchands de violence et d’astronautiques Supermen. Ici, le but n’est pas de gober tout crû les produits standardisés du marché ; il est de stimuler l’aptitude imaginaire de ces jeunes intelligences. Ainsi, l’un des auteurs vedettes du salon sera le dessinateur italien Ginni Rodari, peintre surréaliste pour culottes courtes ; ou encore la star Tomi Ungerer. D’autres grands du livre pour enfants viendront exposer leur travail depuis le Royal College of Arts de Londres, de l’Ecole des beaux-arts de Hambourg, de l’Ecole d’art graphique de Bratislava et de Bologne.

Outre les échanges sur place et en tête à tête avec les a auteurs, les visiteurs auront aussi loisirs de déambuler entre expositions et débats. Pour les adultes – parents, enseignants, professions liées à l’enfance, éditeurs, créateurs pour la jeunesse – des rencontres de réflexion haut de gamme auront lieu en marge du chapiteau proprement dit (lire le programme ci-dessous). Lundi, par exemple, sera la journée spécialement consacrée aux éditeurs, lesquels ont pris depuis les débuts le chemin de Canossa qui mène à Montreuil. Une telle réussite, même en banlieue, ne se refuse plus ! (3)

De partout l’on afflue. Sans doute, une journée passée dans la bruyante frénésie du chapiteau surpeuplé de jeunesse n’est-elle pas de de repos. Papa-maman en sortiront la tête défaite et le porte-feuille aminci, mais leur progéniture chérie la tête bien pleine. Ce sera leur premier et plus beau cadeau de Noël. Mille mercis à Montreuil.

Michel Boué

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(1) Avec l’obole des ministères de la Culture, de la Jeunesse et des Sports, de l’Education nationale, de la DRAC d’Ile-de-France, du Comité national des lettres, de l’UNESCO.

(2) Hall aux livres, 3 rue François Deblargue, 93900, tél : 48.57.57.78, métro Mairie de Montreuil. Jeudi et vendredi de 9 heures à 19 heures ; samedi et dimanche de 10 heures à 19 heures ; lundi de 10 heures à 18 heures. Entrée gratuite jusqu’à seize ans, adultes 20F.

(3) Il a été publié, en 1989, 5.700 titres pour la jeunesse, vendus en 64 millions d’exemplaires, réalisant un chiffre d’affaires de 1 milliard de francs, très supérieur à celui atteint par le Salon du livre adulte au Grand Palais.

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Paru dans : http://www.humanite.fr/1990-11-29_Articles_-LIRE-C-EST-VIVRE-C-EST-LIBRE

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