Le tourisme doit profiter à toute la population d’Île-de-France – Entretien dans l’Humanité
Paris est une destination touristique unique. L’enjeu est-il strictement économique ?
Henriette Zoughebi. Beaucoup de gens viennent à notre rencontre en étant admiratifs de notre histoire, de notre passé glorieux, de nos ensembles architecturaux uniques. Notre image reste dans le monde très marquée par le symbole de la patrie des droits de l’homme. Grâce à la venue des touristes, nous avons la chance de rencontrer des gens qui vivent et qui pensent différemment de nous, qui ont une autre histoire, une autre culture. Et nous savons qu’à l’avenir les échanges vont se développer, les gens vont plus voyager et nous devons être heureux de les accueillir. À la fois parce qu’ils nourrissent notre économie mais aussi parce qu’ils nourrissent notre intelligence, notre sensibilité et notre rapport au monde.
Avez-vous le sentiment que le tourisme profite à tous les habitants de la région ?
Henriette Zoughebi. Il y a un grand travail à engager pour que ce secteur, économiquement important, soit bénéfique à la population d’Île-de-France. Que les métiers s’ouvrent effectivement aux jeunes, dans des conditions satisfaisantes. C’est d’autant plus important que l’avenir de notre destination dépendra de la qualité du service. Donc de la qualité de l’emploi et de la manière respectueuse et impliquée dont les employeurs traitent leurs salariés et parviendront ainsi à les fidéliser. Ce secteur connaît un turnover important. Il y existe une grande précarité. Les conditions sont très dures, les gens sont mal payés. Les horaires sont décalés par rapport aux copains, à la famille, et les compensations n’y sont pas. Les questions sociales doivent être donc posées pour un bon fonctionnement du secteur.
Bien que Paris soit une place touristique majeure, vous vous inquiétez pour son avenir. Pourquoi ?
Henriette Zoughebi. Aujourd’hui, les touristes étrangers viennent découvrir le cœur de Paris. Au-delà, ils vont à Disney et à Versailles, c’est tout. Ce qui est problématique. Petit à petit, l’aspect « belle endormie », à l’image de Rome, ville musée, a tendance à s’accentuer. Nous devons modifier cela et repenser complètement notre destination. Ça tombe bien puisqu’elle peut s’inscrire complètement dans le Grand Paris que nous devons construire. Cela suppose que nous cassions cette rupture visuelle que sont le périphérique et les zones en grande déshérence, en grande désespérance, qui l’entourent. Nous avons besoin que tous ces quartiers populaires retrouvent toute leur place à l’intérieur d’un « en-commun » métropolitain. Sans cela, c’est préjudiciable pour l’ensemble. Les révoltes de 2005 ont montré que les populations voulaient retrouver de l’égalité, de la dignité, et un véritable espoir. Elles ont aussi montré que si on laisse les choses se dégrader, tout le monde va se retrouver mal.
Comment s’y prendre pour faire de ces quartiers un attrait pour le tourisme ?
Henriette Zoughebi. L’énergie de la jeunesse, des artistes, n’est pas dans le petit carré historique de Paris. Elle est dans les quartiers périphériques de la capitale, dans les villes de banlieue. Là, on a une jeunesse extrêmement créative, qui crée les modes, les tendances… À qui on ne donne pas aujourd’hui la possibilité de prendre toute sa place. On a cette chance qui n’est pas valorisée mais rien ne nous empêche de le faire en construisant notre métropole. D’autant que c’est une attente des nouveaux touristes, surtout des jeunes. Cela donnerait une nouvelle visibilité aux jeunes des quartiers populaires. Ce n’est pas difficile à réaliser à partir du moment où on le décide. Il s’agit de ne plus parler des banlieues comme d’un problème, mais de se demander : qu’est-ce qu’elles apportent à la métropole ? On y verrait tout autre chose.
Emmener les touristes en banlieue n’apparaît pourtant pas comme une chose aisée ?
Henriette Zoughebi. De nouveaux territoires doivent naître du point de vue touristique, à condition que nous sachions en faire récit. À Saint-Denis, par exemple, il y a le Stade de France et la basilique, deux bâtiments emblématiques qui racontent deux périodes de l’histoire de France. Autour de ces deux pôles, il y a la cité du cinéma naissante, des traces de l’histoire médiévale, des bâtiments industriels qui racontent la banlieue industrielle et rouge. Comment fait-on un récit de l’ensemble ? Pour permettre aux Franciliens et aux gens qui viennent de plus loin de comprendre la force d’une ville comme celle-là. On a une possibilité de faire profiter du tourisme l’ensemble du territoire si nous construisons un récit unique.
L’image de la France, patrie des droits de l’homme, est abîmée par la politique du gouvernement. Comment la jugez-vous à l’aune de votre activité ?
Henriette Zoughebi. La politique que le gouvernement mène à l’égard des étrangers nous porte préjudice. Cette politique de rejet de l’autre (l’étranger est montré comme un danger) renvoie une image très négative de notre pays. Cela donne une vision mortifère du « pays des droits de l’homme », en contradiction avec l’image de notre destination. Il est indispensable de changer de politique si on veut donner les meilleures chances à l’accueil des touristes étrangers. C’est ce rapport à l’étranger qui fait bouger et qui permet la construction d’identités plurielles.
La politique menée au niveau régional est-elle susceptible de restaurer l’image de marque de la France ?
Henriette Zoughebi. On aurait besoin, pour contrecarrer cette politique, qu’au niveau régional soit réaffirmée avec force la notion d’hospitalité, qu’on en fasse un grand thème de réflexion, de débat, et, en même temps, qu’on travaille des événements culturels, type grand festival multiculturel, qui mettent en avant notre cosmopolitisme, qui est la marque de toute grande métropole. La culture se mondialise et le tourisme en est un des points forts. Tout ce qu’on peut faire pour améliorer cette relation aux autres permet de développer le tourisme et une autre façon de penser la mondialisation. Notre région peut jouer là une partie assez passionnante, en s’opposant à l’idéologie dominante. Comme un axe fort.
Entretien réalisé par Dany Stive
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